Vie de Jude frère de Jésus, Françoise Chandernagor, Albin Michel, 388 pages

JudeEn préface, Françoise Chandernagor annonce la découverte du manuscrit de La vie de Jude à Abydos en 1950. Cette découverte fictive du papyrus rédigé en copte et sa supposée détérioration lui permettent de jouer avec le texte et de combler de fausses lacunes.

Écrit à la première personne, le texte est censé reproduire une authenticité biblique comme un évangile et plonger le lecteur dans la Judée du Ier siècle.

Si beaucoup de passages restent fictifs, les notes en bas de pages faisant référence à un texte historique, canonique ou apocryphe (dont l'authenticité n'est pas établie) foisonnent. La lecture n'est pas simplifiée pour autant, mais appuie la crédibilité du texte qui, par d'autres côtés, s'avère rebutant. Il est difficile de vraiment ici parler de pur roman historique. On se trouve confronté à un texte plus savant que romancé, comme le prouvent les 39 pages en annexe (appelé Atelier de l'auteur), où Françoise Chandernagor justifie son choix de la forme littéraire, cite ses sources, expose ses thèses.

 L'annexe

C'est peut-être la partie la plus importante de ce livre. Pour l’historienne et romancière, il ne fait aucun doute que Marie a été une mère de famille nombreuse. Elle tire sa conviction des Évangiles et de textes canoniques où, entre autres, dans les Évangiles de Marc et de Mathieu, quatre frères de Jésus sont nommés : Jacques, José, Simon et Jude. Le mythe de fils unique se baserait sur un écrit de Jérôme, secrétaire du pape Damase et traducteur de la bible de grec en latin, rédigé en 383, où il affirme que le mot frère aurait été une mauvaise traduction des Évangiles de l'hébreu en grec, thèse sans fondement puisque ceux-ci ont été rédigés en grec et ne sont pas des traductions.

Sans réfuter fondamentalement la virginité de Marie après la naissance de Jésus, Françoise Chandernagor remet fortement en cause sa « virginité perpétuelle » défendue par l'Église catholique. Ce dogme a été proclamé au concile de Latran en 649 en s'appuyant sur les écrits de Jérôme et se basant sur des documents apocryphes, tel le fameux et fumeux Protévangile de Jacques. Dans l'un, « l'auteur anonyme n'hésite pas à marier un Joseph de quatre-vingt-dix ans […] à une petite Marie de douze ans. Évidemment, entre eux il ne se passe rien de charnel ». Dans l'Ascension d'Isaïe, la seule présence de Joseph suffit pour que Marie se retrouve enceinte et mette au monde un bébé au bout de deux mois. « Et si Marie l'a (brièvement) porté dans son sein, elle ignore comment il en est sorti, car elle le trouve soudain posé devant elle. » Pour Françoise Chandernagor, ces écrits, fort à la mode dans l'Antiquité, sont comparables au Da Vinci Code d'aujourd'hui.

Elle dénonce également le dogme de l'« Immaculée Conception » (extension de la virginité de Marie à la génération précédente, donc à Anne, supposée mère de Marie, bien que jamais citée dans les Évangiles) décrété en 1854. Il en est de même de l'« Assomption de Marie », érigée arbitrairement en dogme par Pie XII en 1950.

Le roman

Dans la partie roman, Françoise Chandernagor nous montre une Palestine sous le joug de l'occupation romaine, mais encore plus déchirée par ses propres divisions, une Palestine composée de peuplades qui s'écharpent entre elles, des différends aussi bien ethniques (Palestiniens, Grecs, Romains, Syriaques, Égyptiens, Samaritains, etc.) que religieux (zélotes, pharisiens, sadducéens, publicains, esséniens, etc.). Les contraintes religieuses juives y sont d'ailleurs énormes. Par exemple, tous les sept ans, lors de l'année sabbatique, il est interdit de cultiver les champs. Si les années qui ont précédé n'ont pas été prolifiques, l'indigence s'accentue. Et si les récoltes suivant cette année sabbatique sont mauvaises, c'est la famine, d'autant que se procurer de la nourriture chez les impurs (tous ceux qui ne suivent pas de près la Loi imposée par les prêtres) est interdit. La misère est donc plus une constante qu'une exception.

L'histoire de Jésus est suffisamment connue dans ses grandes lignes. Françoise Chandernagor fait cependant prendre conscience que son errance se limitait à une zone à deux jours de marche autour de son village par crainte d'empiéter sur un territoire hostile. Ses prédications se limitèrent à une faible partie de la population de Judée. Pendant son périple (d'un an à un an et demi, selon les historiens), il répand ses bienfaits (guérisons, distributions de nourriture par ses adeptes, miracles à la chaîne) sélectivement selon les ethnies, baptisant en série, d'autant que les apôtres procèdent eux aussi aux baptêmes.

Françoise Chandernagor s'attarde peu sur la fin de Jésus. Après la mort et la résurrection de celui-ci, une vague de mysticisme s'instaure et pendant les services religieux, des adhérents entrent en transe avant de prophétiser à tout vent. Certaines scènes rappellent l'attitude de participants au culte vaudou. Le fanatisme religieux est par ailleurs un fil rouge du roman.

Par cette pseudo-biographie de Jude, Françoise Chandernagor cherche par la suite avant tous à démontrer trois éléments :

  • Jacques (dit le Mineur ou le Juste), frère cadet de Jésus, fut le premier chef de la communauté chrétienne (le vrai premier pape), et non pas Pierre comme le plus fréquemment prétendu.

  • Jésus s'attacha à prédire la venue du Royaume où « les derniers seraient les premiers », mais c'est un Royaume spirituel. Il y eut pour les premiers chrétiens, ce petit peuple très croyant et dans la misère profonde, et même pour les membres de sa famille, une grande méprise, puisqu'ils attendaient un libérateur du royaume temporel.

  • Paul (Saul, ancien légionnaire romain repenti ayant participé au meurtre d'Étienne), souvent opposé aux apôtres (principalement Jacques), commet de nombreuses entorses aux Lois de Moïse que suivaient les disciples de Jésus. Celles-ci eurent pour conséquence un éloignement des ébionim (membre de la communauté nazaréenne) des rites juifs, tels l'abandon de la circoncision ou le baptême sans immersion, pour ne citer que ceux-là. Tandis que les apôtres étaient envoyés (par Jacques) dans différents territoires où résidaient des communautés juives, Paul, usurpant le titre d'apôtre fut le seul à missionner dans des régions considérées comme païennes ou même barbares.

Fortement perturbants sont les propos que sont supposés prononcer les proches de Jésus. Le niveau de langue semble plus celui d'érudits que de gens ordinaires. En cela, on retrouve bien le ton et le style des apocryphes, mais aux dépens de la crédibilité des paroles. On entend par exemple de la bouche de Marie, femme décrite comme généreuse et simple : « Mon fils dernier-né, si tu t'en vas toi aussi, notre famille sera comme une eau répandue à terre et qui ne se rassemblera plus », ou de Jude s'adressant à Jean et Jacques : « Dites lui : Ton frère Jude connaît le sein qui l'a nourri, mais il a faim de ton amour. Alors votre Maître vous entendra, aucun père ne donne une pierre à son fils quand il lui demande du pain. » Si l'on est habitué à ce que Jésus parle (dans les évangiles) de façon cryptique et ésotérique, il est plus difficile de le concevoir dans la vie courante de ses fidèles.

Une des autres grandes particularités de ce livre est la différence de noms attribués aux personnages, aux lieux et aux peuples, ce qui exige une certaine vigilance lors de la lecture. Françoise Chandernagor use des dénominations probablement en cours dans cette région multiculturelle avant l'heure. Si l'araméen fut la langue de base, l'usage de mots grecs, latins, coptes, etc., selon l'origine des personnages, est fort probable.

Dans son ensemble, le « roman » demande une attention extrême et est de lecture très ardue.

Pour le lecteur méconnaissant en théologie et avec de grandes lacunes sur histoire du christianisme, il offre une excellente introduction, au minimum une révision. Il lui faudra mettre beaucoup de préconnaissances par-dessus bord. L'annexe aide de façon notable la compréhension.

olonnois85