Le camp des autres, Thomas Vinau, Alma,191 pages

 

Le camp de autresLe récit de Thomas Vinau se déroule au tout début du XXe siècle.

Pour échapper à la violence de son père, Gaspard s’enfuit dans la forêt avec son chien blessé qu’il est obligé de porter. Après quelques jours d’errance, il s’effondre épuisé. Le dénommé Jean-le-blanc le recueille, le soigne et lui propose de devenir son « apprenti ». Érudit en plantes, potions et poisons de toutes sortes, Jean-le-blanc qui vit en ermite dans la forêt, est à la fois braconnier, sorcier, contrebandier, anarchiste, philosophe et humaniste. Par son intermédiaire, Gaspard rencontrera et suivra la « Caravane à Pépère », une bande hétéroclite de récalcitrants hors sociétés, qui défraya la chronique lorsqu’elle fut dissoute en 1907 dans la violence par la police aux ordres du ministre de l’Intérieur de l’époque, Georges Clémenceau.

Le récit de Thomas Vinau, mi-roman historique, mi-roman de fiction, est remarquable pour son écriture. Décomposé en très courts chapitres (chacun au maximum une page A4), le texte est déroutant. Des paragraphes entiers ne contiennent aucun verbe, mais décrivent avec une force et une brutalité étonnantes la vie et donnent au texte des relents de poésies :

Mélange de feuilles putréfiées, de glands rongés, de mycéliums velus, de lichens et de mousse. Gamma des pourritures, fougères mortes, brindilles, broyées, branches cassées, graminées, mauvaises herbes, lianes et épineux, baies moisies germes mort-nés, graines. Bois spongieux habités de larves et de vers, écorces émiettées, imbibées d’une humidité constante, sous toutes les formes de l’eau, givre, gel, rosée, neige, brume, buée, brouillard, haleine de êtes, urine, sperme, lymphe, sang, vapeurs croupies. Superposition de couches et de couches de saisons, de pluies, de lumières lourdes ou légères, de sels minéraux, d’évaporation, de chaleur et de froid, de ravages et de renaissances, de cendres. Nid grouillant de cadavres et de nouveau-nés, de cycle de dévoration et de reproduction, de poils, de plumes, de peaux, d’os, de viandes, d’humus, de glaise, d’argile, de temps, de nuit, de ciel. Danse nuptiale des prédateurs et des proies, des instincts et des hormones, des nuits sans fond et des brouillons bouillonneux de la lumière, des vibrations du soleil et de la lune. Lit sans fond et archaïque, berceau et tombeau, déesse mère du vivant, crâne fendu d’où s’est extrait terrifié la bête aux rêves nus qui ne sait pas qui croire. La forêt.

Avec plus d’un siècle de retard, Thomas Vinau s’engage pour la cause d’une classe de déshérités maintenant réduite de nos jours à ceux que l’on nomme « SDF » et « gens du voyage » et qui comptait au début du siècle dernier tous les exclus de la société (vagabonds, routards, colporteurs, déserteurs, anciens bagnards, « romanichels », « cheminots »…).

olonnois85