Mittagsstunde, Dörte Hansen, Pinguin Verlag, 319 pages

MittagsstundeÀ l’ombre des cerisiers était l’histoire d’une maison et de ses habitants. Dans son nouveau roman Mittagsstunde (Pause de midi !), pas encore traduit de l’allemand, Dörte Hansen raconte celle de Brinkebüll, un village de la Friese du nord.

Le café du village, comme toujours autrefois, sert de centre social et la famille du tenant de celui-ci a donc le rôle principal. Après la guerre, sept mois seulement après le retour Sönke Feddersen d’un camp de prisonniers en Russie, sa femme, Ella, met au monde sa fille Marret. Simple d’esprit, elle grandit en toute liberté et est acceptée avec ses extravagances, par exemple lorsqu’elle annonce la fin de monde en distribuant des prospectus que lui ont donnés des Témoins de Jéhova, ce qui lui vaut le surnom de Marret Ünnergang (Untergang, fr : fin du monde, l’apocalypse). Elle a seize ans lorsque des géomètres s’installent au village pour préparer un remembrement qui transformera le village. Après leur départ, Marret, qu’ils appelaient gentille ou belle demoiselle, ne comprend pas que son ventre s’arrondisse et veut se débarrasser de « ça ». Ingwer naîtra quelques mois plus tard, mais elle ne sera pas capable de s’en occuper. Sönke et Ella Feddersen endosseront le costume de grands-parents et de parents en même temps. Ingwer, avec l’aide de l’instituteur, ira au lycée, quittera le village et deviendra même professeur d’archéologie à l’université. Une grande partie du roman est décrite de sa perspective.

Brinkebüll compte aussi parmi ses habitants beaucoup d’autres personnages pittoresques, tels Steesen, l’instituteur, Dora, la tenante du magasin d’alimentation, les familles Boysen, Bahnsen, Ketelsen, et cette famille d’écolo-bobo venu de Berlin pour s’installer à la « vraie » campagne. On croise ainsi Paul, Heini, Greta, Klaus, Henning, Heiko, Fidel, Folkert, sans oublier Gönke et bien d’autres. Tout ce petit monde évolue, s’adapte plus ou moins rapidement et plus ou moins bien à la modernisation inéluctable. Tous constateront que le monde change, avec ou sans eux. La nature elle-même change. Il n’y a presque plus d’oiseaux, plus de cris d’animaux, on entend plus le bruit du forgeron. N’est-ce pas la fin du monde que prédisait Marret ?

Dörte Hansen a un don particulier pour décrire l’ambiance du quotidien et ses personnages, leur différence, leur identité, leur individualité, avec un mélange d’humour et de bienveillance. Chacun d’entre eux apporte une touche propre sans encombrer le texte parce qu’ils ne sont pas décrits en profondeur. Leur physique importe peu, mais leur caractère, ce qui donne beaucoup de vie au roman. Bien qu’elle a, lors d’un reportage, déclaré qu’elle n’aimerait pas y vivre, elle aime ce village et ses habitants.

Structuré, la rédaction n’est pas linéaire, aussi bien dans le temps que dans le suivi des personnages. Si leur monde évolue, ils restent cependant authentiques jusque dans leur communication. Malgré tous les efforts de l’instituteur qui les a tous vus sur les bancs de son école, ils ne parlent que le « Plattdüütsch », ce patois local qu’il leur interdisait d’utiliser, ce qui pour certain lecteur même germaniste peut poser problème (Ik heff dacht, ob Marret de wull bruken kunn, soit en haut allemand Ich habe gedacht, ob Marett dies wohl gebrauchen kann). L’usage de ce dialecte donne lui aussi de l’authenticité au roman.

Dörte Hansen ne maîtrise pas seulement le Plattdüütsch, mais aussi admirablement l’allemand, ce qui fait de Mittagsstunde un livre au moins aussi merveilleux que À l’ombre des cerisiers. Ceux qui ont aimé son premier roman, aimeront inévitablement le second.

olonnois85