Juliette

Tous leurs amis constataient depuis quelque temps entre Jean-Luc et Roxane plus de conflits que d’entente. Je me comptais parmi eux. Jean-Luc était l’un de mes anciens camarades de classe, aussi bien au collège qu’au lycée. Je ne l’avais jamais apprécié et c’était réciproque. Le hasard avait voulu que nous nous rencontrions peu après son mariage. J’éprouvais pour Roxane autant de sympathie que d’antipathie pour Jean-Luc. C’est plus pour elle que pour lui que j’acceptais systématiquement leurs invitations et quelque chose me disait qu’elles venaient toujours de l’initiative de Roxane. Au fil des ans, j’avais vu leur relation se dégrader et je pronostiquais une inéluctable séparation. Avaient-ils cru résoudre leurs problèmes en conviant un week-end toute une bande de ceux qu’ils supposaient être leurs amis ?

Lorsque je suis arrivé en fin d’après-midi, Roxane était plongée dans les préparations avec ses copines que je connaissais déjà, à l’exception d’une seule.

De celle-ci, je vis en premier son sourire. Je ne parle pas de celui qui dessinait sa large bouche, creusait ses fossettes dans lesquelles disparaissait le coin de ses fines lèvres, mais de celui qui éclairait tout son visage, qui arrondissait ses pommettes roses. Ses yeux s'illuminaient derrière ses grandes lunettes rondes et démodées, ses sourcils formant un accent circonflexe. Tout était rieur et accueillant.

Roxane vint aussitôt vers moi et fit dans une très brève présentation : « Juliette, une cousine de Jean-Luc ». J’ignorais totalement qu’il en avait une. Par ailleurs, pourquoi m’en aurait-il parlé, nous n’avions jamais été franchement proches ? Pourtant, j’eus tout de suite l’impression de l’avoir déjà rencontrée, mais où et à quelle occasion, j’étais incapable de le dire.

J’en étais encore à mes réflexions lorsque, sans plus attendre, Roxane demanda à la ronde si quelqu’un voulait bien se charger de la décoration. Juliette se porta aussitôt volontaire et disparut avant que je ne puisse lui adresser un mot.

Elle réapparut quelques minutes plus tard, les bras encombrés de cartons, de poches, de rouleaux de papier, un fourbi indescriptible derrière lequel on ne voyait que son visage. Plutôt que de se plaindre du poids de l'attirail qu'elle transportait, elle était hilare.

Elle venait de descendre du grenier tout un barda dont elle voulu déposer sur un bout libre de la table. Une grande partie se retrouva au sol. Au lieu d'en être contrarié, elle ria de sa maladresse en cachant le bas du visage dans ses mains. On ne voyait plus que ses lunettes et ses yeux. Elle s'agenouilla pour ramasser. Je me mis à quatre pattes pour me glisser sous la table et récupérer quelques objets. Elle m'y rejoint et dit :

  • Bonjour. C'est romantique de se retrouver comme ça !

Et elle rit à nouveau. Elle avait le rire facile. Elle posa sa main libre sur mon épaule et nous nous fîmes la bise. Nos lunettes s'entrechoquèrent et elle s'en amusa.

  • Quand deux bigleux se bisent, ça fait toujours clac clac.

En nous relevant, nous nous sommes tous les deux cognés à la table.

  • Celui qui a la plus belle bosse a gagné, proposa-t-elle.

Puis il nous fallut bien vaquer à nos occupations, elle a sa décoration, et moi à la cuisine ou l'on m'attendait peu ou prou.

Une fois les préparations terminées, nous nous sommes tous retrouvés dans le salon à attendre les derniers invités. Jean-Luc, en maître de maison, seule tâche à sa convenance, nous servit un premier apéritif. Comme par hasard, Juliette vint prendre place à côté de moi sur le sofa.

  • On s'est déjà vu quelque part, il n'y a pas si longtemps, me dit-elle.

  • Ce n’est pas difficile : c'était il y a une heure sous la table.

Son rire faisait du bien.

À chaque nouvel arrivant, il y avait les habituelles embrassades, les exclamations de surprise de retrouver l'un ou l'autre.

Au fur et à mesure, nous devions plus nous serrer sur le sofa. Juliette était collée contre moi. Je dus passer mon bras sur son épaule pour libérer encore un peu de place pour les nouveaux. Cuisse contre cuisse, hanche contre hanche, flan contre flan, mon bras glissé derrière elle sur lequel elle prenait appuie, tel était notre situation. Lorsqu'elle détournait la tête, ses cheveux se mêlaient à ma face. En se retournant vers moi, elle me souriait. Ses yeux brillaient. Nous n'étions qu'à une dizaine de centimètres l'un de l'autre. Quelqu'un au bout du sofa remua et l'espace d'une seconde nos joues se touchèrent, nos lunettes s'entrechoquèrent. Elle m'adressa un sourire complice et se pencha en avant pour saisir son verre et me tendit une assiette emplie de mignardise aux lardons.

  • Goûte, ce n’est pas terrible, me dit-elle avant de pouffer de rire.

Elle savait bien que je les avais préparées.

Il y eut du remue-ménage : Roxane venait d'ouvrir le buffet. Le sofa se vida peu à peu, puis de nouveaux occupants en prirent possession. Juliette disparut dans la masse et je fus pour quelque temps accaparé à mon tour. Il y eut des discussions, des jeux, des blagues et la musique entraîna quelques-uns sur la piste de danse avec une assiduité inversement proportionnelle à leur âge.

J'observais en particulier une adolescente, grande brune, peut-être dix-sept ou dix-huit ans, qui se déhanchait avec une souplesse lascive inhabituelle lorsqu’un murmure venant de derrière moi fut chuchoté à mon oreille :

  • Tu trouves qu'elle est jolie ?

Je n'avais pas besoin de me retourner pour reconnaître la voix de Juliette.

  • Absolument délicieuse effectivement. Vraiment un beau brin de fille. Quelle femme elle fera !

  • Plus charmante que moi ?

  • Désolé, mais c'est la plus ravissante de toute l'assemblée.

Juliette me déposa un baiser sur la joue.

  • Merci.

Comme j'avais l'air surpris de sa réaction, elle me dit :

  • Quand on complimente la fille, on complimente la mère.

  • C'est ta fille ?

  • Ève est ma fille, oui.

  • Je ne l'aurais jamais cru. Elle ne te ressemble pas du tout. Son père doit être fier d'elle.

  • Elle n'a pas de père.

  • Tu veux dire, vous n'êtes pas ensemble. Il s'est débiné ou c'est toi qui l'as envoyé se promener.

  • Non. Elle n'a vraiment pas de père.

  • Il y a bien un type quelque part. Ça se fait quand même à deux.

  • Non, je te dis. Pasteur s'est trompé : la génération spontanée ça existe. Tu ne savais pas ?

Je devais la regarder comme un néandertalien confronté à la théorie de la relativité d'Einstein.

  • Tu ne me crois pas ? La preuve est pourtant devant toi.

Nous nous sommes lancé dans une discussion insensée où nous nous amusions à accumuler des arguments plus absurdes les uns que les autres. Pour elle, il n'y avait pas de doute, le type avec qui elle passa une nuit, « n'aurait jamais été foutu de faire quelque chose d'aussi merveilleux qu'Ève ».

  • Tu es fière de ta fille, si je comprends bien.

  • Oui, très. Et pourtant elle est chiante. Très chiante même. Presque autant que toi, c'est pour te dire. Ce n’est pas pour rien que vous vous ressemblez.

Un petit air de famille entre Ève et moi m'avait jusqu'à cet instant échappé. En se donnant de la peine, elle avait effectivement quelques points de commun avec moi. Un peu la forme des yeux, la bouche éventuellement, le grain de peau à la rigueur, pour le reste, une bonne dose d’imagination restait indispensable. Je voyais devant moi bien plus Juliette, une vingtaine d'années de moins, un peu plus grande, des cheveux longs et flottants, moins d'élégance et plus sportive.

Bientôt, Juliette et moi devisions comme nous l'avions fait, peut-être dix ou vingt ans plus tôt. Je m’étonnais pourtant que nous n’ayons aucun souvenir en commun, de n'avoir jamais eu les mêmes amis, jamais habité les mêmes villes, pas même les mêmes régions et que nos chemins ne se soient plus croisés depuis tant de temps. Je restais convaincu malgré cela de l’avoir déjà rencontrée Dieu sait où. Je me gardais bien de le lui faire remarquer, elle aurait aussitôt cru que je la draguais grossièrement. Je ne voulais pas perdre la face et me ridiculiser.

Comme toujours dans ce genre de soirée, nous fûmes plusieurs fois séparés. Je cherchais chaque fois à me rapprocher d’elle, mais elle me fuyait. Malgré mes efforts, je la perdis de vue. Elle avait disparu.

Mes yeux fouillaient la salle lorsque Jean-Luc qui s’était glissé derrière moi, à ma grande surprise, me murmura à l’oreille : « Elle est sur le balcon. Elle t’attend ». Sans nul doute préférait-il que je tourbillonne autour de sa cousine que de sa femme. Je suivis pourtant son conseil et retrouvait Juliette accoudée sur la balustrade. Elle tourna à peine la tête à mon arrivée, ne bougea pas pour me signifier de prendre place à côté d’elle, ne s’enfuit pas. Le balcon n’était pas très large, mais en se serrant, aurait suffi pour quatre ou cinq personnes. Je restais debout bien droit, très proche, mais sans la toucher.

Il n'y avait aucun lampadaire dans la rue. Nous étions dans l'obscurité, hormis le peu de lumière nous venant de la salle que nous avions délaissée. Le ciel était noir et clair, sans nuages. Il n'y avait pas de lune, seulement ces milliards de points lumineux à l'infini. Côte à côte, nous restions silencieux devant ce spectacle grandiose. Nous sommes restés comme ça pendant des heures, des mois ou des siècles. Le jour, nous regarderions les nuages, les oiseaux fendant les airs, les traces d'avions striant le ciel, et la nuit nous contemplerions les étoiles. Le temps ne passait pas. Une question me tournait pourtant dans ma tête : quand et où nous étions-nous rencontrés ? J’aurais voulu la serrer contre moi, l’embrasser ou je ne sais quoi d’autre, mais tant que je n’aurais pas de réponse, je me sentais incapable d’une quelconque initiative. Je devais absolument lui poser la question, mais être très diplomatique pour ne rien gâcher de la situation que je jugeais favorable.

– Est-ce que tu te souviens de cette soirée où nous nous sommes rencontrés pour la première fois ?

Ce n’était pas moi, mais elle qui avait posé cette question. Dans le même temps, elle passa ses bras autour de ma taille et me serra contre elle. Qu’avais-je d’autre à faire que de l’enlacer et de l’embrasser ? Cela m’évitait aussi à donner une réponse que je n’avais pas. Quand nos lèvres devinrent douloureuses à force de se presser les unes sur les autres, elle m’entraîna dans une pièce minuscule, une sorte de cagibi avec un matelas au sol qui lui servait de chambre pour son séjour. Cela nous suffisait pour le reste de la nuit durant laquelle nous n’avions pas l’intention de dormir.

Depuis cette fête, je n’ai jamais revu Juliette, pas plus que je ne sus où et quand nous nous étions rencontrés. Nous étions nous seulement déjà croisés quelque part dans un passé lointain ?

Quinze jours après cette nuit unique et inoubliable avec Juliette, Jean-Luc et Roxane se séparèrent définitivement, plus fâchés que jamais. Deux ans s’écoulèrent avant que leurs avocats trouvent un compromis, non pas pour la garde de Claire et Maxime, leurs enfants proches de la majorité, mais de leurs biens, et que le tribunal les déclare officiellement divorcés. Roxane et moi nous sommes mariés quelques mois plus tard et nous le sommes encore, sans aucun nuage à l’horizon.

Roméo

Les fêtes estudiantines en fin d’année universitaire avaient leur réputation. Cela nous importait peu de connaître qui en avait l’idée, qui l’organisait et qui y participait. N’importe quelle fille un peu délurée de la ville ne laissait pas passer l’occasion, qu’elle fût étudiante, lycéenne, employée de bureau ou autre. Je venais juste d’obtenir mon bac et ne pouvait manquer cet événement. Il y avait toujours plus de garçons que de filles, je n’aurais que l’embarras du choix. Je ne me souviens plus qui s’était amusé en me présentant ce garçon discret et timide : Roméo. Ce prénom lui allait comme une paire de gants de boxe à un pingouin. Il terminait sa première année universitaire et j’étais bachelière. J’étais venue pour m’amuser. Pourquoi me suis-je intéressé à lui ? En quoi pouvait-il me fasciner ? À cause de son prénom ? Depuis William Shakespeare, tout le monde sait qu’avec les Roméo ça finit tristement. Quel diable me poussait à me coller à ses Basques ? Sans être laid ou mal fait, il n’avait rien d’un Adonis et encore moins d’un Don Juan. De toute façon, je n’étais pas son type, je voyais bien qu’il me fuyait. Tant pis pour lui, je le délaissais. Il y avait suffisamment de gus plus intéressants que lui dans la salle. J’essayais de m’amuser sans penser à lui, mais je ne pouvais m’empêcher de le chercher dans la foule. Inévitablement, je finis par le perdre de vu.

Quelques heures plus tard, alors que j’allais chercher un cinq ou sixième verre de cet horrible breuvage que les organisateurs osaient nommé Sangria, je retrouvais mon Roméo bien éméché, au moins autant que moi. L’alcool le rendait plus loquace et plus accessible aussi. Il me raconta qu’il était descendant d’immigré italien, le troisième d’une fratrie de quatre qui comptaient ses aînés Antonio et Luigi, puis lui-même et enfin sa petite sœur Julietta qui francisait son prénom en Juliette. Ces parents étaient fiers pour leurs deux derniers de cette référence à Vérone dont ils étaient originaires. Heureux d’avoir trouvé une auditrice, Roméo m’offrit un verre, le verre de trop, aussi bien pour lui que pour moi. Je ne l’avais pas vidé, qu’il me dit qu’il devait immédiatement sortir à l’air frais et à son teint brusquement cireux, je ne doutais pas qu’il y avait urgence. Je ne pouvais pas le laisser seul dans de telles conditions et le suivis. Une fois sorti de la salle, c’est moi qui fus prise de spasme. Je vomis tripes et boyaux comme jamais dans ma vie, aspergeant au passage mes chaussures et mon jeans. J’étais sorti pour l’aider et finalement c’était lui qui me soutenait. Il me proposa de venir me reposer dans la chambre d’étudiant où il était hébergé. Titubant, nous tenant l’un à l’autre, nous nous mîmes en chemin vers la cité à quelques centaines de mètres du lieu de la fête. En court de chemin, j’appris ainsi qu’il n’était pas étudiant ici, mais seulement venu rendre visite à Jacky. « Pourquoi n’es-tu pas avec elle ce soir ? » demandais-je. Jacky était un copain de lycée « de la petite famille » et passait sa soirée avec son ami. J’ai assez rapidement compris ce qu’il entendait par « petite famille » à sa façon de se défendre d’en faire partie, ce qui ne l’empêchait nullement d’être copain avec l’un d’eux. C’est en tout cas par l’intermédiaire de ce dernier qu’il avait une chambre pour la nuit. L’histoire était encore plus compliquée que cela, mais je ne l’ai pas toute retenue. Ou bien Roméo ne se trouvait pas en état de l’expliquer ni moi de la comprendre.

Seule chose de sûre, mon Roméo avait sous-estimé la distance jusqu’à son hébergement. Il nous fallut près d’une heure pour atteindre notre but. J’étais un peu dégrisée, mais épuisée en arrivant. Je m’affalais tout de suite sur le lit conçu pour un seul étudiant et j’eus le temps, dans un moment de bonté ou d’inconscience, de laisser suffisamment de place pour que Roméo puisse s’allonger à côté de moi avant de sombrer dans un profond sommeil réparateur. Je ne sais pas lequel de nous deux réveilla l’autre bien avant l’aube, mais étroitement serré l’un contre l’autre, les restes des effets de l’alcool aidant, nous ne nous sommes pas limités à de simples caresses et quelques chastes baisés, épuisant ainsi nos dernières forces. Beaucoup d’années sont passés depuis cette nuit, mais aujourd’hui encore je peux témoigner que Roméo fit honneur à son prénom.

Le lendemain matin, vers les dix heures, un inconnu entra dans la chambre dont il avait la clé pour la simple raison qu’il en était le locataire. Il nous surprit complètement nu dans sa couche qu’il nous pria, en grande colère, de libérer sur-le-champ. Il avait seulement accepté de laisser sa chambre à disposition du copain d’un copain pour le copain... Bref, il n’avait pas été averti qu’un couple luxurieux prendrait ses aises entre ses draps.

Encore sous le choc de ce réveil brutal et notre mise à la porte précipitée, Roméo et moi nous séparions sur le palier où je le laissais enfourner dans son sac de voyage ses affaires que notre hôte prenait plaisir à balancer n’importe comment et une à une hors de sa tanière. J’avais une autre urgence : trouver une pharmacie pour absorber quelque chose qui empêcherait ma cervelle d’exploser. La soi-disant Sangria agissait encore violemment. Un dernier baiser et on se verrait plus tard, promis, juré. Bonne idée, sauf que dans la précipitation, nous n’avions échangé ni numéro de téléphone ni adresse. Roméo, comment déjà son nom de famille ? Tant pis, il n’y aurait pas de prochaine fois. Quelques semaines plus tard, un test confirmait sans ambiguïté que j’étais enceinte. Ça n’arrive qu’autre, des choses comme ça.

Quinze années se sont écoulées. J’ai beaucoup changé depuis. Je suis plus assagie dit-on, je ne suis plus blonde et ne frise plus mes cheveux pour jouer à la petite sœur de Maryline, ma défunte mère serait heureuse de me voir enfin habiller « décemment » et je porte des lunettes. Hé oui, l’âge se fait déjà sentir. Et je sais bien que cinq ou six kilos de moins m’iraient mieux. Je ne suis pas devenu nonne pour autant. J’aime toujours faire la fête et je refuse rarement une invitation. Que dire encore ? Ma consommation d’alcool est très modérée et le seul mot Sangria me donne des nausées. Dans ma vie, une seule chose compte : ma fille. C’est pour dire si je suis sérieuse, ce que beaucoup, ceux qui me connaissent depuis longtemps, peinent à croire.

Une fête annoncé, et je n’hésite pas à parcourir des centaines de kilomètres pour en être. Dès que je l’ai vu, je l’ai reconnu : Roméo. Mon Roméo. Il n’avait pas changé, toujours aussi timide, toujours aussi guindé. Ma première pensée fut de fuir. Je ne sais pas pourquoi. J’aurais voulu disparaître dans un trou de souris, mais il était là, m’observait avec curiosité et étonnement, les yeux grands comme des phares de voiture. Roxane nous a présentés. Perte de temps pour moi, pas pour lui : il ne m’avait pas reconnue. Comme je l’ai déjà dit, j’ai beaucoup changé, mais ma voix est restée la même, cela aurait dû « faire tilt » chez lui. Ça m’a fait rire, mais en même temps, j’étais totalement décontenancée. Comment me comporter vis-à-vis de lui ? Pouvais-je lui dire, il y a quinze ans nous avons passé une partie d’une nuit torride ensemble, nous étions bourrés comme des poivrots quand nous avons fait l’amour et tu es le père de ma fille ? Un type qui entend ça n’a que deux réactions possibles : dire que la nana est complètement cinglée ou tourner les talons. Ou les deux à la fois. Ce qui porte le nombre de réactions envisageables à trois. Non, il valait mieux qu’il se souvienne de lui-même, qu’il se rappelle notre aventure avant que je ne lui parle des conséquences qu’elle eut. D’autre part, je n’avais pas trop envie de devoir me lancer dans de longues explications, de le voir se noyer dans des remords, prendre le risque qu’il veuille se mêler de ma vie. Il était venu seul, ce qui me laissait supposer qu’il était toujours solo. Tout au moins, en ce moment. Pas de garantie pour autant. Sa femme était peut-être restée à la maison pour garder leurs cinq mômes ? Il faudrait que je me renseigne discrètement.

Je n’étais pas conséquente, par moment je l’évitais, à d’autres je l’approchais. Les moustiques sont attirés par les lumières incandescentes, je le sais, aussi je n’avais pas envie de me brûler les ailes. J’essayais pourtant de raviver sa mémoire, de lui donner quelques petits tuyaux qui auraient pu le mettre sur la voie. J’aurais aimé qu’il se souvienne, mon égo aurait été flatté d’avoir laissé une trace dans sa vie. Sans succès.

À un moment, je l’ai vu admirer Éva qui se dandinait sur la piste de danse. Sa fille, et il ne le savait pas. J’ai failli le lui avouer, quelque chose m’a retenue. Je n’ai pas pu m’empêcher de le dire à demi-mot : pas de réaction de sa part. Mon Roméo ne se souvenait vraiment de rien. J’étais déçue. Ne pas se souvenir d’une nénette comme j’étais ! Un affront. Amnésie, trou noir, black-out ? La soirée était gâchée, parce qu’en plus, il m’attirait comme… comme à cette soirée quinze ans plus tôt. Je devais absolument me ressaisir et je sortais prendre l’air sur le balcon. Il m’y rejoint. J’ai cru que mon cœur allait exploser. Il était là, à côté de moi, silencieux, observant les étoiles, trop timide pour faire un geste, dire un mot, me prendre dans ses bras ou n’importe quoi. J’ai donc pris l’initiative et le feu a aussitôt pris, le brasier s’est enflammé. Ses baisers m’ont fait perdre la raison, je l’ai entraîné dans ce qui me servait de chambre. Cette fois, ni lui ni moi n’étions ivres, mais nous avons fait l’amour comme des fous, comme des malades.

Qui a dit que l’histoire ne se répétait pas ? Certes, cette fois, nous avons échangé nos coordonnées, mais nous ne sommes pas recontactés. Roxane et mon c... de cousin se sont séparés quelques semaines plus tard. Une fois leur divorce officiel, ce qui prit une éternité, Roxane et Roméo se sont mariés.

À propos mariage, je n’ai pas encore raconté que je suis moi aussi marié depuis une douzaine d’années avec Loïc. Il ne pouvait pas voir en peinture Jean-Luc et je ne lui donnais pas tort. Têtu comme le sont les Bretons, il n’a pas voulu m’accompagner à cette fête, la dernière avant la rupture définitive de mon imb… cousin et de Roxane et lors de laquelle j’ai revu mon Roméo. Loïc ne sait pas qu’il n’est pas le père de Yann. Pas plus que Roméo ne sait qu’il a non seulement une fille, mais aussi un fils. À cause de Roxane et de Loïc, je ne peux pas le lui dire. Il n’y a que vous qui le savez.

olonnois85