Toutes les filles la détestent, mais moi encore plus que les autres. Je n'y peux rien. Je ne connais aucune personne aussi arrogante et aussi bêcheuse qu'elle. Je ne peux pas la voir en peinture et ne la supporte plus. C'est réciproque évidemment. Elle, c'est Catherine. Je l'appelle toujours la « gagneuse », ce qui l'énerve et elle me corrige à chaque fois : « On dit la gagnante, pas la gagneuse ». Elle est tellement cruche, qu'elle n'a toujours pas compris que je le faisais exprès.

On a commencé à nager dans le même club et très vite ç’a été la guerre entre nous. Chaque fois que j'ai pu lui faire une vacherie, je n'ai pas laissé passer la chance. Elle non plus ne m'a fait aucun cadeau. Nous ne nous sommes jamais entendues. Quand nous avons commencé la compétition, nous étions aussi bonnes l'une que l'autre, pas camarades pour autant, mais déjà concurrentes et ennemies. Heureusement, elle a déménagé et a signé dans l'autre club de la ville. Ce qui est moche, c'est que je la retrouve presque à chaque compète. Les choses n'ont pas changé pour ça. Pourtant, à part qu'elle est bête comme ses pieds, je dois bien reconnaître que c'est une bonne nageuse et qu'elle a fait plus de progrès que moi. C'est de ma faute aussi, j'ai été un peu molle les derniers temps. Mais engranger des victoires et battre des records n'a pas arrangé son caractère. Il n'y a pas plus prétentieuse qu'elle dans un rayon de mille kilomètres. Aujourd'hui, elle part encore une fois comme favorite et ça m'énerve énormément de la voir se pavaner comme une je ne sais quoi.

  • À vos marques !

Le départ va être donné. Je monte sur mon plot. C'est déjà un miracle, parce que les éliminatoires faillirent tourner à la catastrophe pour moi. Je n'ai été qualifiée que d'extrême justesse avec de loin le plus mauvais temps des finalistes.

J'ai tiré la ligne un. Ça aussi c'est pas bon. Nicole est à côté de moi à la deuxième. Puis viennent Chantal à la troisième et Sylvie à la quatrième. Les lignes trois et quatre sont les meilleures, parce qu'on peut mieux voir ce que font les autres, ça peut aider à contrôler la course. La « gagneuse » est à la cinq. Pas étonnant qu'elle fasse la gueule. À la six, Maryse complète la liste. Ce n'est pas de chance pour elle, ça diminue ses chances. Pour moi, de toute façon c'est assez mal parti, alors cela n'a pas beaucoup d'importance.

Tout devrait quand même se jouer entre Sylvie, Maryse et Chantal. Je parle des deuxième et troisième places, parce que de la première place, on n'en parle pas. La « gagneuse » est là et elle lui est quasiment réservée. Depuis deux ans, elle a remporté tous les deux-cents où elle était engagée. Derrière restent les deux dernières places à partager entre Nicole et moi. Je l'ai déjà battue et il n'y a aucune raison que je ne recommence pas, mais lors des qualifications, elle s'est très bien défendue et fait son meilleur temps de la saison tandis que j'ai passablement raté. Je n'ai pourtant pas envie de me laisser faire cette fois et j'espère y arriver malgré tout. Dans le fond, c'est pas plus mal que je sois à la un. Une petite chance même que nous soyons côte à côte. Je vais pouvoir la surveiller un petit peu.

  • Prêt !

Dernière seconde. Oublier les autres. Bien caler les pieds. Tendre les muscles. Le cœur bat déjà fort. Contrôler la respiration. Concentration.

Le coup de pistolet claque. Nous nous élançons. Après le plongeon, sitôt sorties de l'eau, une petite attention au sifflet. Tout va bien, il n'a pas retenti, il n'y a pas eu de faux départ. Zut ! Nicole à côté de moi est très bien partie. La « gagneuse » n'a sûrement pas pu faire mieux, mais c'est moche pour moi quand même. À la trois, Chantal semble avoir raté son départ. À la même hauteur, je devine juste deviner la « gagneuse » que me cache Sylvie. Elle, c'est ma copine, ma vraie. Nous sommes dans le même club et nous nous entendons très bien. Parfois, dans mes bons jours, il m'arrive de la battre. Elle est plus rapide que moi, mais j'ai plus de résistance. Contre elle, je n'ai une chance que si elle est fatiguée et ça arrive parfois à la fin des entraînements. En compétition, ça ne s'est pas produit une seule fois cette saison. Aujourd'hui, elle m'a dit se sentir en forme. Elle compte bien s'accrocher à la « gagneuse » et, avec beaucoup de chance, même de la battre. Aux qualifications, elle était à deux dixièmes d'elle. Elle rêve. Toujours optimiste. Je l'aime bien pour ça. Paul nous a promis que si elle y arrive, on fête ça au Champagne. Juré qu'il a dit. Lui, je ne l'aime pas non plus, mais il faut faire avec, puisque c'est notre entraîneur.

Déjà, les premiers cinquante mètres se terminent.

Je vire. Très bien. Un sans faute. Maintenant, je vois Sylvie et Chantal qui a comblé son retard. Cet effort risque de lui coûter plus tard. Nous sommes sur la même ligne. À la deux, Nicole nous devance d'une demi-brassée. Ce n'est pas bon pour elle. Elle est trop bien partie et ça lui a monté à la tête, elle va trop vite maintenant. Elle ne tiendra pas les trois longueurs qui nous restent. La « gagneuse » n'a encore rien pris sur nous, juste comblé son retard après son mauvais départ. Elle se réserve sûrement pour la troisième et surtout la quatrième longueur, sa spécialité. Elle est forte au finish. Il me suffit de la deviner là-bas pour me mettre en colère. À la six, Maryse a déjà un petit retard sur sa voisine. Elle aurait sûrement aimé calquer sa course sur elle, mais elle sait qu'elle ne pourra pas la suivre. Il lui faut suivre son propre rythme. C'est l'inconvénient d'être sur la ligne six et à côté de la grande favorite en plus. Ça fausse tout, c'est comme si l'on nageait tout seul.

Je sens que j'ai la pêche, que pour moi, cette course sera bonne aujourd'hui. Maryse a déjà décroché et Nicole a fait une faute. Je tire bien sur mes bras. Je prends bien ma respiration. J'avance bien. Je ne perds rien sur Chantal et Sylvie. Nicole aussi se retrouve maintenant à notre hauteur. Sur une seule longueur, elle a déjà perdu son avance comme prévu. La quatrième place devrait être à ma portée. Est-ce que je vais tenir jusqu'au bout à cette allure ? Mais n'ai-je pas fait la même erreur qu'elle ?

Les premiers cent mètres sont déjà terminés et nous virons à nouveau. Celui-là aussi je le réussis mieux que d'habitude. Je vois la « gagneuse » et m'étonne qu'elle ne soit qu'à ma hauteur. Elle a dû complètement rater son virement. Maryse se trouve déjà avec une demi-longueur de retard. Elle a vraiment décroché. Je sens que j'ai encore des réserves. Maintenant, je suis sûre de battre aussi bien Maryse que Nicole qui s'est déjà fait rattraper et a déjà craqué. Il me faut absolument tenir. Chantal pourrait être à ma portée. Il restera Sylvie devant. C'est à elle qu'il faut que je m'accroche. Si je tiens, j'ai une chance de médaille, ma première à un tel championnat. Avec celle de Sylvie, cela ferait deux médailles pour notre club. Quelle fête cela ferait au retour ! Il faut que je tienne, il faut que je batte Chantal.

Je m'accroche. J'essaie de m'accrocher. Je tire et bats des jambes autant que je le peux. La troisième longueur se termine, la « gagneuse » n'a qu'une tête d'avance. Nous virons à nouveau. Nicole paie très cher son départ trop rapide et je la devance d'une bonne longueur. Même Maryse fera mieux. Pauvre Nicole, elle ne mérite pas ça. Ça avance toujours très vite et je tiens, je tiens. Je fais bien attention à synchroniser mes mouvements et ma respiration. C'est le plus important, bien respirer. Et pas claquer l'eau avec les mains, mais bien les faire pénétrer. Quand on claque, c'est qu'on n’est pas bon, nous dit toujours Paul. « Putain, les pisseuses, vous n'arriverez jamais à branler votre mec comme ça ! » qu'il dit aussi. Je n’aime pas quand il est vulgaire.

Attention, le dernier virement. Ho là ! Jamais je n'ai aussi bien viré de ma vie. Tout a été parfait : le petit coup de reins, le piqué, la remontée des genoux, l'appui, la poussée et enfin le départ en vrille. Je n'ai même pas eu le temps de regarder où en étaient Chantal et Sylvie, mes concurrentes. Vite un petit coup d’oeil : elles sont là, toujours côte à côte, mais mon virage a été meilleur. Si la ligne d'arrivée était là, qu'à quelques mètres, je serais devant elles ! Mais il y a encore cette dernière longueur de bassin. Elles vont mettre le paquet. Chantal, je ne sais pas, mais je sais que Sylvie est plus rapide que moi. Elle va reprendre ça. Je dois tenir tête à Chantal.

Tenir. Il faut tenir. Se donner à fond. Battre encore plus des jambes, encore plus tirer sur les bras. S'allonger le plus possible, aller chercher l'eau le plus loin possible. Tirer, vite et fort. Bien aspirer. Prendre le plus d'air possible. Se concentrer. Surtout ne plus regarder sur le côté pour bien garder la trajectoire. L'eau bouillonne autour de moi. Tirer encore et encore. Et battre.

Je crois entendre Paul qui me crie « Fait de la mayonnaise, nom de Dieu ». C'est ce qu'il crie à l’entraînement. Et puis hier, il m'a dit : « Et tes fesses, elles ne sont pas faites que pour que je les tripote ! ». Il ne manquerait plus que cela, que ce vieux cochon vienne me toucher. Chez Sylvie, il a déjà essayé, ce salaud. Enfin, pas vraiment, mais elle m'a raconté qu'une fois, il lui avait saisi les hanches pour lui montrer comment elle devait les balancer. Elle avait trouvé ça pas agréable du tout et s'était sentie toute gênée. Moi, s'il me faisait ça, je lui flanquerais une paire de baffes devant tout le monde. Ça suffit déjà de devoir supporter ses remarques dégueulasses, s'il y joint le geste en plus ! Rien que d'y penser, cela me met en boule. Je bats l'eau encore plus fort. Au balancement des hanches aussi je dois penser. Et bien glisser la main dans l'eau. Bien fermer les doigts pour avoir une meilleure prise. Aspirer fort. Tirer. Battre. Les hanches. La main. Les cuisses. Les pieds. Penser à tout. Tout doit bouger pour avancer au maximum. « Remue ta graisse », comme il nous hurle du bord du bassin.

Il ne reste plus que cinq mètres. Prendre une dernière fois la respiration et terminer en apnée pour gagner un centième de seconde à chaque brassée et épuiser ses dernières réserves. Tenir. Tirer. Tirer. Plus d'air. Tirer. Tirer. Je n'en peux plus. Tirer encore une dernière fois. Terminé. J'ai touché le mur.

De l'air vite. Je suis épuisée. Mes poumons explosent. L'air qui y entre à grand bruit fait presque mal. Il faut que je m'accroche au bord. Je ne tiens plus. Je me sens mal. Je ne vais quand même pas tourner de l'oeil ? Non, ça va, je récupère un peu.

Que de bruit autour de moi ! Je me tourne vers Sylvie. Elle me sourit, fait un geste, le pouce vers le haut. Elle a dû faire deuxième et elle me félicite : j'ai battu Chantal. J'ai battu Chantal ! Je hurlerais de joie si j'avais assez de force. Troisième, je suis troisième. Je suis folle de bonheur. On ramène deux médailles.

Je ne perçois que quelques mots du haut-parleur, des superlatifs : surprise, magnifique, fantastique, incroyable ; et puis aussi ce mot : record. La vache de « gagneuse » a de nouveau battu le record. Elle me gâche ma joie cette....

Il y a un grand « plouf » à côté de moi. Matthias vient de me rejoindre à l'eau. Il est fou de joie. Il m'embrasse. Il essaie de m'embrasser sur la bouche. Il me faut le repousser. Je ne peux pas, je respire encore trop fort. J'en rêvais pourtant. Il s'en moque, colle ses lèvres sur les miennes. J'étouffe. Je voudrais que ce baiser dure longtemps.

Matthias, c'est le meilleur nageur de la région. C'est la coqueluche de presque toutes les filles. Il pourrait toutes les avoir. Mais il n'ose pas. Même la « gagneuse » est après lui. Ils sont dans le même club et il y en a qui disent que c'est pour lui qu'elle s'est fait transférer. On a presque honte pour elle, de sa façon de lui courir après comme une chienne en chaleur. J'ai dit à Sylvie qu'elle finirait bien par l'avoir, à force de le poursuivre comme elle le fait. Mais Sylvie m'a répondu « Certainement pas. C'est pour toi qu'il en pince. Mais toi très trop nouille. » Elle a raison. Je n'oserais jamais. Et pourtant, ce n'est pas l'envie qui me manque, parce que moi aussi j'en suis amoureuse. Je ne l'ai pas dit à Sylvie, mais elle le sait et elle me titille toujours avec ça. Elle me dit que j'ai un drôle de regard quand il est dans les parages et que je me conduis comme une sotte. C'est vrai. Pourtant il est là maintenant, dans le bassin et me serre dans ses bras.

Je regarde vers la « gagneuse ». Elle fait une tête, mais une tête ! Ce n’est pas croyable. Il ne lui suffit pas de gagner, en plus elle voudrait tout avoir. Que Matthias se soit décidé pour moi, ça doit la rendre malade. Je lui ai gâché sa victoire et j'en suis bien contente. Matthias me serre contre lui et me fait lever le bras. Et puis il y a un nouveau « plouc » à côté de nous. Je suis surprise de voir la tête de Paul sortir de l'eau. Il s'y est jeté tout habillé. Ça va lui faire des ennuis, même un entraîneur n'a pas le droit de faire ça. Il me félicite, me serre dans ses bras, m'embrasse sur les joues, ce dont je me dispenserais volontiers. Il dit des choses que je ne comprends pas. Le haut-parleur hurle aussi. Les résultats vont être annoncés « Première du deux-cents mètres nage libre, record battu... ». Et puis le nom. Je n'y crois pas, ils se sont trompés, ils ont dit mon nom. Et d'un seul coup, je comprends, je réalise. C'est moi. C'est moi, la première. C'est moi, le record. C'est moi, la « gagneuse ».

© Marc Bonnet