La veuve

Lorsque « Paul » est apparu sur le display du téléphone, sitôt décroché, avant qu'il ne dise un mot, je lui lançais en guise de bonjour  :

Alors ce temps aux Açores, moche ou abominable ?

La dernière fois que nous nous étions parlé, bien avant son départ, j'avais parié avec lui que le temps serait mauvais sur l'archipel en cette saison. À ma grande surprise, j'entendis Marielle me répondre :

Ce n'est pas Paul, c'est moi.

C'était la première fois qu'elle m'appelait.

Paul et moi, nous nous étions côtoyés pendant une trentaine d'années. Employés dans le même bureau d'étude, nous faisions le trajet quotidien en covoiturage. Avec le temps, bien que dans des ressorts différents, nous avions à plusieurs occasions participé aux mêmes projets. Comme si les contacts en semaine ne nous suffisaient pas, le week-end, tant que notre condition physique nous l'avait permis, nous avions joué dans la même équipe de hand-ball.

Après son départ en retraite, nous avions maintenu cetterelation, moins fréquemment, mais tout aussi cordialement. Trop de choses nous liaient.

Dès que nous fûmes libérés des contraintes professionnelles, Claire et moi avions décidé de vendre notre maison pour nous installer sur la côte. Malgré la distance, ma relation avec Paul perdura sous une forme un peu différente, le contact visuel faisant défaut. Il ne se passait pas unesemaine sans que l'un de nous deux ne saisisse le téléphone, chaque fois que le besoin de bavarder avec l'autre se faisait ressentir. Nos discussions n'avaient rien de philosophique, plutôt des blagues, des élucubrations, des bêtises. Nous commentionsparfois les derniers événements ou la politique sur laquelle nos vues étaient proches, mais ne parlionsjamais de la boîte qui nous avait employés ettrès rarement d'anciens collègues. Retraités tous les deux, nous avions coupé tous les ponts avec notre passé et nos anciens camarades de bureau.

Exceptionnellement nous ne nous étions pas contactés depuis près de deux mois. J'étais parti en voyage avec Claire, et à notre retour Paul s'était déjà envolé pour trois semaines avec Marielle pour les Açores où ils devaient fêter leur trente-cinquième anniversaire de mariage.Depuis une quinzaine années, bien avant que la plus jeune de leurs deux filles ait quitté la maison, leur couple montrait de nombreux signes de fatigue et la rupture n'avait pas été loin. Que Marielle m'appelle ne pouvait que me surprendre. Les mots qu'elle prononça m'estomaquèrent :

Paul est mort.

Il s'en fallut de peu que le téléphone m'échappe des mains.

Après m'être un peu ressaisi, elle me raconta qu'une semaine après leur arrivée aux Açores, elle s'était réveillée au cours d'une nuit et entendu Paul respirer avec difficulté. C'était plutôt un râle. Elle appela aussitôt la réception de leur hôtel et, bien que ne parlant pas un mot de portugais, réussi à faire comprendre que quelques choses de grave se passait. Une hôtesse vint dans leur chambre et comprit aussitôt la situation. Paul décédadans les bras de Marielle avant que les secours arrivent. Sans signe avant-coureur, son cœur avait lâché. Depuis quelque temps la santé de Paul n'était plus ce qu'elle avait été. Ses organes digestifs lui avaient créé des problèmes, ses articulations le martyrisaient, ses pertes de mémoire l'affolaient, mais jamais n'avait eu de difficulté du côté du cœur et il ne suivait aucun traitement.

D'un commun accord avec ses filles et ses gendres venus la rejoindre aux Açores, Marielle avait décidé de renoncer à une autopsie. Rien n'aurait changé à savoir les origines de sa subite défaillance cardiaque. Paul fut incinéré sur place et Marielle revint avec ses cendres. Une semaine s'était écoulée depuis que son urne avait été placée dans un columbarium et qu'elle trouva le courage de m'appeler.

Cette histoire datait de six mois. Depuis, j'appelais Marielle régulièrement, tout comme j'appelais Paul avant, juste moins fréquemment. Mon rapport avec Marielle n'avait jamais été intensif. Nous étions du même âge et elle avait ainsi un an de plus que Claire, mais six de moins que Paul. La différence d'âge n'avait cependant rien à voir avec les difficultés de leur couple. Elle était de ces femmes qui attirent immanquablement le regard des hommes et qui s'anoblissent avec le temps. Son caractère la rendait cependant d'approche difficile, et, inversement avec sa beauté, n'allait pas en s'améliorant. Paul m'avait avoué que ce voyage aux Açores avait été conçu comme une dernière tentative de se ressaisir et de sauver leur couple. Si ma sympathie allait sans nul doute vers Paul, solidarité féminine oblige, Marielle s'entendait mieux avec Claire, sans qu'elles soient sincèrement amies.

En souvenir de Paul, il me sembla cependant tout à fait normal de rendre visite à Marielle lors notre prochain séjour dans cette région où nous avions encore un peu de famille, d'autant plus qu'elle ne semblait pas se remettre de son deuil.

« La journée, ça va encore, mais les soirées sont si longues », m'avait-elle avoué une fois au téléphone. Une autre fois, elle dit qu'au moins avec lui, elle pouvait se disputer de temps à autre, mais maintenant, il n'y avait que son absence. À chaque fois, je la sentais à la limite de la dépression.

Lorsqu'elle nous ouvrit, sa pâleur me choqua. Peut-être n'était-ce que ces cheveux gris qu'elle avait cessé de teinter. Elle semblait avoir vieilli d'une dizaine d'années depuis la dernière fois que nous l'avions vue. Elle n'avait portant rien perdu de sa splendeur. Elle resterait toujours très belle et sa robe noire lui octroyait encore plus d'élégance et de charme.

Claire avança la première et elles s'enlacèrent longuement. Puis ce fut à mon tour de m'approcher. Je la saisis par la taille, elle passa ses mains dans mon dos et se colla à moi, posant sa tête sur mon épaule pendant quelques secondes qui ne voulaient pas s'écouler. Lorsqu'elle se détacha, je l'embrassais sur chaque joue, passant lentement de l'une à l'autre. « Encore », me dit-elle. Je l'embrassais à nouveau des deux côtés, en prenant mon temps. « Cela fait du bien. Encore une fois, s'il te plaît ! » répéta-t-elle plus bas. Je m'exécutais avec lenteur. Nos visages se frôlaient de plus en plus. Je sentais le regard de Claire posé sur nous. Pour la troisième fois, Marielle répéta « encore » dans un murmure à peine audible. Mes lèvres effleurèrent juste ses joues. J'allais le plus doucement possible de l'une à l'autre. Pour la quatrième fois, ses lèvres seules remuèrent lorsqu'elle demanda « encore ». Après le dernier baiser, nos visages restèrent à quelques millimètres l'un de l'autre. Nos lèvres à peine entre-ouvertes se touchaient. L'air qu'elle expirait pénétrait dans mes poumons, avant de revenir dans les siens. Je sentais toujours le regard de Claire posé sur nous et la devinais retenir sa respiration. Tout en émoi, je préférai mettre fin à une situation scabreuse.

Nous sommes restés deux heures chez Marielle et je laissais les femmes mener à elles deux la conversation.

Bien plus tard, lorsque Claire vint me rejoindre au lit, elle me dit :

Que tu es bête ! Pourquoi ne l'as-tu pas embrassée ? Cela fait des années qu'elle n'attend que ça.

J'étais quelque peu interloqué. Elle poursuivit :

Elle, elle n'aurait pas hésité si elle avait su combien de fois j'ai couché avec Paul.

Puis sa bouche se colla goulûment sur la mienne à m'en couper le souffle.


© Marc Bonnet