Le voyeur

 

Elle est juchée sur un haut tabouret de bar sur la terrasse du café à trois ou quatre mètres de ma table. Elle humecte de temps à autre ses lèvres dans une boisson rouge, que je suppose non alcoolisée, dans un grand verre où quelques glaçons finissent de fondre. De ses oreilles, en partie cachées sous sa chevelure noire, pendent les deux fils blancs d'écouteur reliés à un téléphone portable. Ses cheveux épais et mi-longs descendent jusqu'aux lobes que ne décore aucune boucle d'oreille. Elle ne porte aucun bijou, ni bague, ni collier, ni bracelet, juste une montre à six sous cerne son poignet gauche.

Elle est vêtue d'une robe droite d'un pastel jaune sans manches au large décolleté arrondi, mais peu profond. Aucune bretelle de soutiens-gorges ne dépasse. Cette robe légèrement flottant le long d'un corps mince, à peine marqué par une ceinture de même étoffe en taille basse, lui arrive à mi-cuisse et dévoile de magnifiques jambes effilées. Aux pieds, de simples sandales de cuir, sans talon, laisse ses orteils à l'air libre. Comme aux ongles des mains, pas de vernis comme en affectent beaucoup de ses congénères. Sa peau est délicate, lise et a fait le plein de soleil, ce qui agrémente d'autant plus ses bras nus, ses épaules gracieusement arrondies et ses cuisses dorées.

Donc pas de bijou, pas de maquillage, tout en toute simplicité. Je regrette de ne pouvoir voir ses yeux derrière ses lunettes de soleil portées par un nez droit et fin. Ses pommettes sont hautes, les joues plattes, voire creuses, selon ses mouvements de bouche. Parce qu'elle parle beaucoup, je ne vois jamais celle-ci au repos, pas plus qu'il ne m'est possible de suivre le contour de ses lèvres. Seule à sa table, elle est en intense discussion avec une partenaire. Je suppose qu'il s'agit d'une femme, puisque seules celles-ci peuvent discuter si longtemps au téléphone. Quelques mots parviennent à mes oreilles, les autres sont emportés par le vent qui souffle en permanence en bord de mer ou couvert par quelques véhicules passant avec lenteur sur le remblai à la recherche d'une place de stationnement qu'ils ne trouveront pas, bien que la masse des touristes ait déjà déserté la ville en cette fin d'été. En écoutant sa correspondante, sa bouche s'arrondit pour des « oh ! » d'indignation, s'agrandit pour des « ha ! » de surprise, se contracte pour des « hi ! » de dégout. Elle fait la moue, se mord les lèvres, tord la bouche, esquisse un sourire, étouffe un rire. Lorsque c'est à elle de parler, ses mains accompagnent et accentuent chacune de ses expressions, comme si elle s'exprimait en langage des sourds-muets. Ses doigts se tordent, se plient, s'écartent, se tendent, se replient, se détendent, tambourinent, virevoltent dans les airs, se frottent l'un à l'autre, l'index droit tapote dans la paume gauche, pouce et index se joignent pour former un rond.

Ses longues jambes ne sont pas en reste et suivent leur propre chorégraphie. La pointe de ses pieds s'appuie sur la barre de son tabouret, puis c'est ses talons qu'elle repose tandis que les pointes décrient des cercles, battent la mesure d'une musique imaginaire, suivent les pas d'une nouvelle danse. Ses chevilles sont fines, le galbe de ses mollets un rêve, ses genoux adorables. Mais surtout ses cuisses attirent mon regard. Pas une once de gras superflu. Sous la peau veloutée et dorée apparaît chaque muscle et forment une magnifique surface effilée qui disparait trop tôt sous sa robe. Je guette l'instant d'en voir plus. Elle croise ses jambes, les décroise, les tourne vers la gauche puis la droite, les lève, les rabaisse, les tend à l'horizontale pour les replier sous son tabouret la seconde d'après, les écarte et serre aussitôt, bat des genoux. Le nombre de figures dépasse largement celui des lettres de l'alphabet. J'attends encore et ne quitte pas des yeux ses longues et divines jambes, car je sens que la vue qui m'intéresse ne sera que de très courte durée. Ma patience est finalement récompensée : juste à l'instant où elles sont dirigées vers moi, elle les écarte. Le soleil est derrière moi et la lumière suffisante pour éclairer au fond de l’entrejambe. Coton blanc, forme classique, pas la moindre fioriture. Je suis déçu. Je me lève et m'en vais.

Je n'ai pas fait vingt mètres que par-derrière une voix féminine me hèle. Je me retourne. C'est elle. Elle accourt vers moi. « Monsieur, vous avez oublié votre sacoche ! » me dit-elle avant d'être à ma hauteur tout en me tendant l'objet nommé.

Un an plus tard, à quelques jours près, la scène se répète à l'identique. Elle est là sur son haut tabouret, dans sa simple robe jaune pastel, toujours avec ses lunettes de soleil masquant son regard, les mêmes écouteurs aux oreilles. Elle parle abondamment avec une interlocutrice éloignée, peut-être la même, tandis que ses mains et ses pieds s'agitent sans répit. Elle ne prend aucune connaissance de ma présence, ou bien elle feint de m’ignorer. Peu importe, j'attends seulement ce court instant où inévitablement ses genoux s'écarteront et me donneront une vue libre sur le plus haut de son entrejambe. Ça y est : petite culotte bleue, affriolante et dentelée, bariolée de minuscules motifs indistincts aux couleurs vives. L'étoffe est si mince que l'on devine sa toison. Je suis comblé, d’autant plus que je suis persuadé qu’elle a choisi cette tenue pour moi, plus particulièrement son dessous.

Après m'avoir donné largement le temps de jouir de ce spectacle, elle descend de son tabouret, lisse sa robe et la tire sur ses cuisses. Puis elle s'approche de moi et, agitant son téléphone portable comme une arme, elle lâche en se penchant vers moi :

  • Ma petite sœur vient de me répéter que je dois me méfier des voyeurs.

Elle s’assoit sur mes genoux et me bâillonne en écrasant ses lèvres sur les miennes. Je ne peux pas lui répondre : « Tu ne serais pas marié avec l’un d’eux et aujourd’hui tu ne serais pas ma femme si je n’avais pas trouvé ton adresse et ton numéro de téléphone dans ma sacoche ».


© Marc Bonnet