• DENISE, invitée de notre dernière réunion, a eu la gentillesse de nous envoyer son commentaire ci-dessous sur "La nature exposée", livre qui lui a été prêté par Claire lors de cette rencontre ; nous la remercions pour le bon moment passé avec nous et pour sa participation !
  • La nature exposéeLa Nature exposée, Erri De Luca, traduit de l’italien par Danièle Valin, février 2017, Gallimard, 166 pages.

    Dans son dernier livre, l’écrivain napolitain évoque la saisissante actualité de la question des réfugiés et brosse un portrait poétique de personnages attachants aux origines diverses ; je cherche des racines sèches, des pierres qui ressemblent à des lettres de l’alphabet. Facile à dénicher celles en forme de cœur, en remontant le lit des torrents à sec. Les autres formes plus irrégulières, je les trouve dans les pierriers, où s’entassent les débris des parois. Dans la nature il existe des abécédaires (page 11). Erri De Luca décrit avec grande délicatesse la beauté de la création artistique.

    La Nature exposée est née d’un récit conté un soir d’été dans une ferme de haute montagne, quelque part dans l’Italie du Nord. Le personnage principal est originaire d’un petit village, une terre de passage près de la frontière, au pied de montagnes. Il n’a pas de nom, ni d’ailleurs les autres personnages de ce récit, forgeron, boulanger, pêcheurs, curé, rabbin, musulman, femme… Montagnard piémontais d’une soixantaine d’années, ancien mineur, artisan-sculpteur et alpiniste, l’homme est humble et solitaire. Sa connaissance des montagnes et sa compassion pour les étrangers désorientés qui ont fui guerres et famines le portent à faire le guide dans l’entrelacs de chemins pierreux pour franchir la frontière. Ceux que les autres appellent réfugiés sont pour lui voyageurs d’infortune qui n’ont qu’une adresse en poche pour toute boussole. Sa générosité envers ces fuyards (il leur restitue leur argent une fois la frontière passée) est mal vue par les habitants du village et notamment par les deux autres passeurs ; elle le contraint à quitter momentanément l’endroit où il est né et a toujours vécu.

    Son attirail de sculpteur en main, il s’installe dans une ville côtière. Là, la chance lui sourit. Un prêtre l’engage pour réparer une statue de marbre grandeur nature, une œuvre digne d’un maître de la Renaissance, signée par un jeune artiste au retour de la première guerre mondiale : le Christ en croix, entièrement nu. L’œuvre, censurée par un clergé pudibond qui ordonna de recouvrir la virilité du crucifié, veut être récupérée par l’Église. Il s’agit désormais de retirer le drapé et de rendre au Christ sa nudité. Mais le défi est de taille : en retirant la pierre ceinte autour des reins, la nature risque fort d’être endommagée. La nature, c’est le sexe, c’est ainsi qu’on nomme la nudité des hommes et des femmes chez moi.

    Dans un style à la fois épuré et ciselé, Erri De Luca invite le lecteur à cheminer aux côtés du narrateur et à partager ses aventures. Il est question d’art, de libertés, mais aussi de religion quand un prêtre, un musulman et un rabbin s’unissent pour aider le sculpteur dans son œuvre de restauration. Plus attaché à l’amour du travail bien fait dans le respect de l’œuvre originale qu’à la reconnaissance mondaine, le sculpteur se glisse dans la peau du jeune artiste. Ses pensées deviennent peu à peu les siennes. Il veut retrouver le détail de la nudité originale, scrute, caresse le Christ de marbre. Ému de compassion, il veut percer le mystère du Christ, saisir le sens de Son sacrifice, connaître la température de ce vendredi (Saint), imaginer la souffrance et la mort du supplicié : le corps s’est réchauffé en gravissant la colline avec la charge du bois sur le dos. Puis, hissé immobile dans l’air, dans le vent, il avait froid. Les spasmes de l’agonie laissaient échapper la dernière calorie (p 54). Pour travailler l’anatomie manquante, l’artiste lutte avec la matière. Son identification physique avec Le crucifié le pousse à penser se faire circoncire, à apprendre l’alphabet hébraïque et, à la lumière des Écritures, à essayer de percer le mystère. De ce travail laborieux et acharné, l’artiste sort considérablement grandi… Et le lecteur aussi.

    La Nature exposée est un superbe moment d’humanité, un roman lumineux propice à la réflexion qui ne manquera pas de plaire à tous les amateurs d’art. Mais pas seulement.

    Jeanne, Denise