L'arbre du pays Toraja, Philippe Claudel, Stock, 209 pages

L'arbre du pays TorajaLes romans de Philippe Claudel sont souvent glauques et tristes. Bien que la mort soit présente, L'arbre du pays Toraja sort de cette lignée.

Deux des principaux personnages sont Florence, ex-femme du narrateur, un metteur en scène, qui entretient une liaison sporadique avec lui, et Elena, un médecin originaire de Croatie et d'une vingtaine d'années de moins. Si le thème de ce roman est la relation qu'entretient le narrateur avec ces deux femmes, le fils rouge est le décès d'Eugène, deux ans plus tôt, un producteur de cinéma et ami.

Il y a peu d'action et l'évolution de la relation entre les personnages (encore vivants) est lente. Sans être désespérément ennuyeux, le roman de Philippe Claudel manque d'allant. Peut-être attend-on trop de cet auteur qui nous a habitués à des romans forts et puissants. On retiendra néanmoins quelques passages qui le caractérisent si bien :

Le mot cancer dans nos sociétés résonne comme une antichambre de la mort. On ne guérit jamais d'un cancer. On est en rémission dans le meilleur des cas – la rémission des péchés est-elle du même ordre que celle-là ? [p. 20]

Dans le XXe siècle dont je suis issu, les civilisations ont engagé leur savoir dans deux voies majeures et contradictoires : la recherche d'instruments d'extermination de plus en plus efficaces, et l'amélioration de conditions d'existence et de préservation de l'espèce humaine. [p 47/48]

Philippe Claudel ne craint pas l’exagération dans le morbide :

Quand après l'amour, Elena venait poser son visage dans le creux de mon épaule et fermait les yeux, je ne pouvais m'empêcher de songer qu'elle s'endormait sur la mort, que j'étais un gisant, mais qu'elle ne le savait pas encore, que nous vivions un conte noir où une jeune femme frappée par un sortilège s'éprend d'un squelette dont elle est la seule à ne pas s'apercevoir l'apparence terrifiante. [p. 98/99]

Le passage le pus puissantest celui ou le narrateur parle de sa mère :

Je suis un mauvais fils. Ma mère n'est pas morte, et je ne la visite que rarement. Si j’écris qu'elle n'est pas morte, c'est que je ne me résous pas à écrire qu'elle est vivante. Elle l'est à peine. Ou différemment. Sur un mode qui n'est pas ce lui que connaissent la plupart des êtres humains. Son corps survit sur une chaise roulante, dans la maison de retraite de la petite ville où nous avons vécu. On l'y installe après l'avoir lavée, extraite de son lit, habillée. On la pousse dans une salle commune où elle se mêle à d'autres chaises roulantes dans lesquelles sont assises des femmes et des hommes aussi muets et recroquevillés qu'elle, aux cheveux clairsemés devenus incoiffables, dont les regards noyés fixent éternellement le sol et les bouches rétrécies bavent un peu, qu'on nourrit de soupe claire et de purée, de flans et de yaourts, à la cuillère, comme de très vieux corps enfantins.

Parfois l'un d'eux émet un cri bref, qui en provoque un deuxième chez un autre pensionnaire, et un troisième chez un autre encore, ainsi de suite, et on a soudain l'impression d'être dans la ménagerie d'un jardin des plantes abandonné, sous la verrière de laquelle quelques animaux presque centenaires, appartenant à une espèce qu'on croyait disparue, manifestent de façon brève et déchirante leur existence oubliée. [p. 146/147]

Philippe Claudel n'est jamais aussi bon que lorsqu'il traite de sujets funestes et sombres.Il est terne lorsqu'il parle d'amour.

 

olonnois85