À la table des hommes, Sylvie Germain, Albin Michel, 262 pages

À la tableÀ la table des hommes débute par une scène bucolique. Une truie allaite ses huit petits. L’un d’eux n’a pas eu la vigueur de venir saisir un tétin et attend son tour. Un bruit soudain, une forte odeur et un déluge de destruction s’abat. L’idylle a déjà pris fin. Nous sommes dans une zone frontalière en guerre. Un seul des pourceaux survie, celui qui n’avait pas saisi de trayon.

D’un poulailler sort une femme hébétée, couverte des œufs qu’elle voulait ramasser, de fiente des volailles et de gravats. Elle cherche son enfant qui devrait réclamer son lait. Elle constate cependant que la ferme est détruite et tous ses occupants sont tués.

Le seul pourceau survivant a faim. La femme lui donne son sein que son enfant ne tétera plus. Ils quittent le village et se réfugient dans la forêt. Pendant quelques jours, avant que la femme succombe elle aussi, elle alimentera de son lait le pourceau jusqu’à ce qu’il soit capable de trouver seul sa nourriture. Il se lie avec d’autres animaux et apprendra quel est le plus grand prédateur : l’homme. Alors qu’il est à bout, que sa fin approche, le pourceau découvre dans un abri un enfant blessé et proche de la mort.

Sylvie Germain use à ce moment d’un peu de fantastique. Le pourceau et l’enfant se fondent en un seul garçon, nu, sans passé, sans connaissance, donc naïf. Il garde uniquement sa proximité avec le monde animal, plus particulièrement avec une corneille qui le suit partout où il va. Il est recueilli dans un village dont tous les hommes ont disparu.

Quittant le fabuleux, le roman de Sylvie Germain revient au réalisme contemporain avec tout ses travers, ses défauts, ses horreurs, ses misères.

Le garçon est surnommé Babel, par dérision puisqu’il ne sait pas parler. Il comprendvite que certains abusent de sa simplicité et ne lui veulent pas que du bien :

C’est toujours les mêmes histoires, les mêmes saletés, la méchanceté n’a aucune imagination sous son air hâbleur et conquérant, elle radote piteusement, recyclant sans fin ses vieilles trouvailles, et le pire, c’est que ça marche, il se trouve constamment des novices pour se laisser séduire, et prendre goût au jeu.[p. 109]

Contraint de fuir vers d’autres contrées où d’autres langues sont en usage, il apprendra beaucoup sur la société et que les mots sont un vecteur fondamental de la connaissance, tant par la parole que par l’écrit :

Elle s’étonne qu’il préfère la lecture de dictionnaires à celle de romans, ingurgiter des mots à sec plutôt que se plonger dans une histoire. Babel répond avec son bon sens habituel qu’il est difficile d’apprécier un livre si on manque de vocabulaire.[p. 186]

Suivant le précepte de son personnage principal, Sylvie Germain puise tout au long de son roman dans sa riche réserve lexicale.

À travers Babel, qui plus tard deviendra Abel, le roman se révèle être un plaidoyer pour le monde animal et un réquisitoire contre les hommes, contre la violence, contre le fanatisme idéologique, contre la politique corrompue, sans morale et incapable, contre l’intolérance de la religion, contre les maux de notre civilisation si peu civilisée.

Il est souvent irrité par la paresseuse habitude qui consiste à insulter mutuellement à coups de noms d’animaux, fils chien, sale punaise, peau de vache, poule mouillée, gueule de rat, vieille chouette, gros porc, face de crabe, grande bécasse ou pauvre dinde, vipère lubrique, morue, blaireau, charognard, âne bâté et triple buse, maquereau, butor, vieux porc… la liste est longue, elle n’épargne aucune espèce, du plus petit insecte au plus grand fauve, épinglant chacun au passage à l’un des vices qui n’appartient pourtant qu’aux hommes…. Et si la pire injure pour un animal était d’être traité d’humain ?[p. 219]

Malgré toute la tragédie, toute sa hargne, Sylvie Germain parvient à garder un peu d’optimisme. Elle élève son texte à un niveau métaphysique :

Il vit dans la plénitude temporelle chaque jour renouvelée, non dans l’étendue indéfinie du temps.[p. 110]

Le problème n’est pas que le monde ne tourne pas rond, déclare Clovis, il ne l’a jamais fait et ne le fera jamais, mais plutôt qu’il s’acharne, précisément, à tourner en rond, en vrille folle sur lui-même, toupie ventrue gavée de sang et de fureur, ivre de ses propres cris et vrombissements, siècle après siècle, continûment. Chaque révolution est une tentative pour arrêter cette rotation forcenée, faire dévier le mouvement, orienter l’Histoire autrement, mais la pesanteur est telle que la toupie reprend son increvable giration et à mesure elle broie les espoirs, les promesses, les inédits de justice, les élans de liberté apportés par ces soulèvements. [p. 143]

Sylvie Germain aborde les thèmes de l’actualité, en tête le massacre d’animaux bien sûr, jusqu’à celui des migrants, en gardant parfois un fond de douceur, presque poétique.

Une mise à mal en crescendo, avec des pics d’affolements, comme pendant les années de la vache dite folle et des moutons et des chèvres pris de tremblante ; des ruminants alors exécutés par dizaines de millions pour avoir été gavés de farines carnées produites à partir de chairs, d’abats, d’os et de sang récupérés dans les abattoirs, et aussi de placentas humains. Des herbivores changés traîtreusement en carnivores se nourrissant les uns des autres avant d’être à leur tour réduits en partie en farines pour alimenter ceux de leur espèce, et tous finissant dans l’estomac des humains.[p. 202]

Son dessin représente ces passeurs en nochers des enfers debout à l’avant de ces bateaux surchargés de fret humain, qu’il nomme des « humainiers », comme il existe des navires baleiniers, thoniers, morutiers, langoustiers ou sardiniers. [p. 238/239]

olonnois85